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Ces médias qui ne sont "africains" que de nom



A quoi renvoie la notion de "média africain" ou "panafricain" ? Est-ce le fait d’être à capitaux d’origine africaine, d’avoir un personnel africain ou encore d’arborer un nom ou un slogan identitaire qui fait qu’une chaîne de télévision, une radio ou un magazine soit classé comme étant "africain" ?


Face à la multitude d’amalgames, la question mérite d’être posée. L’association de la mention "africain" ou "panafricain" aux dénominations des médias sur le continent est de plus en plus fréquente et laisse entrevoir un phénomène de mode. Mais, force est de constater que les contenus proposés par ces médias tranchent nettement avec le statut revendiqué. Combien de médias "panafricains" proposent des contenus qui valorisent réellement l’Afrique ? Combien se démarquent du mimétisme affligeant de ce que les prétendus "grands médias" internationaux servent comme plats à emporter sans discernement des contenus ? Combien de médias dits "africains" proposent un traitement de l’actualité autre que celui des dépêches et agences occidentales aux contenus orientés telles que Reuters, Agence France Presse et Associated Press ? Combien de nos médias disposent de leurs propres sources autonomes d’informations ? Et pour y parvenir, de quelles ressources disposent-ils, quand le maigre soutien financier de leurs Etats est conditionné par l’indulgence de leurs lignes éditoriales ? Le volume insignifiant des revenus publicitaires dans nos économies haletantes pour une presse pléthorique, sans consistance professionnelle, contraignent les promoteurs à recourir à la prostitution de ce qui pouvait leur rester d’intègre, pour assurer la survie de leurs familles nucléaires. Conséquences, nos journalistes et dirigeants de médias sont réduits à faire l’aumône en feignant des menaces de diffusion d’informations compromettantes sur des gestionnaires de la fortune publique dont les obsessions pour le luxe, le lucre et la bonne chair constituent une source inépuisable de chantage. En fin de compte, les contenus de nos médias subissent des influences de nature à compromettre l'objectivité de l'information. La liberté de la presse en Afrique reste alors un vœu pieux, non pas toujours du fait du musellement par le pouvoir en place, mais bien plus du fait des allégeances au desideratas de ceux qui tiennent la bourse. Ces limites financières poussent nos relais locaux à reprendre servilement, in extenso et sans retraitement aucun, les analyses et conclusions de leurs sources, quand on sait que l’information est une arme géopolitique qui est formulée selon les intérêts exclusifs des systèmes qui la contrôle. Les conséquences de ce psittacisme médiatique sont désastreuses pour la souveraineté et la stabilité de nos Etats.



Ces médias, abusivement qualifiés d’"africains", n’ont aucune originalité, ni aucune authenticité. Ce sont des caisses de résonance de la tendance dominante. Ils n’inspirent aucune crédibilité. Ils se complaisent à perpétuer à la face du monde, l’idée d’une Afrique qui se soumet, joue, danse et quémande. Leurs débats folkloriques aux fausses allures de controverses sont de pâles copies de ce qui se fait ailleurs, et leurs panélistes qui se prêtent à ce malsain jeu de rôles sont de simples perroquets de théories et concepts inadaptées à notre réalité contextuelle. Du fait de leur anorexie créative, lorsque vous regardez une chaîne de télé à une tranche horaire donnée, il est alors inutile de zapper sur les autres, la réplique mimétique des thématiques et la vacuité des contenus vous feront perdre votre temps. Ce sont des médias de distraction qui ne sont d’aucun apport dans le projet de Renaissance Africaine. Ils se complaisent dans un conformisme avilissant et ne prennent pas le moindre risque de contrarier l’establishment. Ils ont pour seuls leitmotiv la compromission et le clientélisme. Comment alors imaginer des médias indépendants en Afrique avec le cas du Cameroun, où c’est le Conseil National de la Communication qui sanctionne une chaîne de télévision sur instructions de l’Ambassade de France, quand ce n’est pas le promoteur lui-même qui, par souci de préservation de ses intérêts d’affaires, suspend une de ses émissions jugée hostile par ses partenaires occidentaux ? Comment nos médias peuvent-ils rêver d’indépendance quand nos instances dirigeantes assument d’être à la solde des puissances extérieures ?



Dans la forme, il est regrettable de voir à quel point nos journalistes et animateurs en Afrique se réduisent à être de tristes imitateurs de ce qu’ils voient sur les chaînes occidentales. Le timbre vocal, la gestuelle, les mimiques et expressions qu’ils adoptent sont si empruntés qu’ils transpirent le ridicule, tellement il est facile d’identifier ceux qu’ils essaient de singer. Quid de ces accoutrements vestimentaires et autres coiffures loufoques qui insultent l’authenticité culturelle africaine ? Pareil pour les contenus et autres programmes de nos médias : quasiment toutes les émissions sur nos écrans et sur nos radios renvoient à des formules reprises ailleurs. Aussi, les noms et sobriquets aux consonances américaines ou françaises par lesquels se rebaptisent nos animateurs indiquent un niveau de complexe effarant. Aucune personnalité propre, que du copier-coller, pour aboutir au final à des émissions transformées en grotesques parodies. Ces médias moutonniers qui dévalorisent le continent restent encore en sursis, le temps de voir émerger une offre alternative aux contenus originaux qui seront à la hauteur des attentes d’une Afrique qui aspire à retrouver sa dignité.



La sphère médiatique manque cruellement de structures acquises à la cause panafricaine, et les esprits africains éveillés doivent se mobiliser pour y remédier en toute urgence. Il s’agit d’un enjeu géostratégique essentiel pour l’émergence du continent. Les médias qui mériteront le qualificatif d’"africains" sont ceux-là qui feront écho au monde d’une Afrique fière et rayonnante, et non d’une Afrique soumise. Les médias éligibles au statut de "Panafricains" sont ceux qui auront su se défaire du narratif subliminal subi d’ailleurs, et travailleront résolument à des contenus au service de la restauration de la vérité historique, de la réappropriation culturelle et de l’indépendance économique et politique du continent. Tant que nos médias seront hors de ce canevas, ils resteront des canaux privilégiés de distraction, n’en déplaise à leurs prétentions.



Paul ELLA,

Analyste Financier,

Directeur du Centre Africain de Recherche en Géostratégie

Email : africanrevival2020@gmail.com

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