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Chroniques du (néo-) colonialisme français : « Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il e


« Je le répète : le colonialisme n’est point mort. Il excelle pour se survivre, à renouveler ses formes ; après les temps brutaux de la politique de domination, on a vu les temps plus hypocrites, mais non moins néfastes, de la politique dite d’Association ou d’Union. Maintenant, nous assistons à la politique dite d’intégration, celle qui se donne pour but la constitution de l’Eurafrique. Mais de quelque masque que s’affuble le colonialisme, il reste nocif. Pour ne parler que de sa dernière trouvaille, l’Eurafrique, il est clair que ce serait la substitution au vieux colonialisme national d’un nouveau colonialisme plus virulent encore, un colonialisme international, dont le soldat allemand serait le gendarme vigilant », Aimé Césaire (1).


Le référendum de novembre  2018 en Kanaky est venu rappeler que le colonialisme français était encore une réalité vivante. Le résultat, qui reflète l’état d’un rapport de forces à un moment donné, souligne que pour la grande majorité des Kanak, leur pays reste une colonie qu’il convient de libérer par l’horizon d’une indépendance nationale. Si dans d’autres colonies françaises, euphémiquement appelées DROM (départements et régions d’outre-mer) et TOM (territoires d’outre-mer), une telle majorité n’existe pas encore, un simple regard sur les économies permet de conclure au maintien du rapport colonial entre l’Hexagone et cet Outre-mer. De la même façon, les manifestations publiques contre la monnaie coloniale qu’est le franc CFA dans une dizaine de pays africains en 2018 mettent en exergue que derrière le discours de la « coopération » se cache une autre forme de la dépendance, le néocolonialisme. En dépit des professions de foi de chaque nouveau Président de la République française sur la fin de la Françafrique, les pancartes et slogans des manifestants indiquent une nouvelle prise de conscience anticolonialiste.


Colonialisme et néocolonialisme ne sont, selon nous, que deux formes historiquement datées de la mise en dépendance. Ils s’inscrivent dans une histoire dans laquelle la première forme a été majoritaire pendant toute une période, avant de céder ce caractère majoritaire à la seconde sous les coups de boutoir des luttes populaires et des rapports de force mondiaux. La série d’articles qui compose cet ouvrage tente de synthétiser pour chaque colonie française les raisons et mécanismes de cette mise en dépendance d’une part, et de résumer les outils et processus du néocolonialisme français en Afrique d’autre part. Comme le souligne Césaire dans la citation qui ouvre ce texte, il est essentiel de saisir les invariants de la mise en dépendance au-delà de la mutation de ses formes.


Le premier âge du Colonialisme comme « âge préhistorique du capitalisme »


Avec le débarquement le 12 octobre 1492 d’une centaine de soldats dirigés par Christophe Colomb sur l’île de Guanahani (l’actuelle San Salvador) l’histoire mondiale entre dans une nouvelle ère, incomparable à toutes celles qui l’ont précédée. Certes, l’histoire humaine avait connu précédemment des empires, des conquêtes et des asservissements. Bien sûr, des « colonies » avaient déjà existé avec des mises en dépendance plus ou moins importantes de périphéries vis-à-vis d’un centre. Bien entendu, des peuplements par la force avaient déjà eu lieu et produit leurs lots d’expropriation des peuples indigènes. Toutefois, désormais ce sont toutes les parties du monde qui sont mises en contact par le biais d’une Europe où un nouveau mode de production économique, le capitalisme, tente d’émerger, sans y parvenir par manque de capitaux.


Le manque sera, en grande partie, comblé par le pillage des ressources, et en particulier de l’or, des civilisations injustement appelées « indiennes » par une histoire encore largement eurocentrée. Ce que Karl Marx évoque sous le nom d’« accumulation primitive », repose en effet, selon lui, sur deux piliers : l’expropriation de la paysannerie européenne et le pillage des civilisations des Amériques (mais aussi du Bengale). C’est donc dans une Europe encore caractérisée par une économie précapitaliste que se déploie l’accumulation primitive dont le colonialisme sera une des facettes essentielles. « La production capitaliste présuppose la préexistence de masses considérables de capitaux et de forces ouvrières déjà accumulées entre les mains des producteurs marchands (2) », souligne Marx. André Gunder Franck résume pour sa part comme suit la « contribution » des peuples colonisés à cette « accumulation primitive » encore appelée par Marx « âge préhistorique du capitalisme » :


Les « sept années utiles » d’une vie d’esclave dans les diverses parties du Nouveau Monde, la chute brutale du chiffre de la population indienne (de 25 000 000 à 1 500 000), la décimation totale de la population indigène des Antilles en un demi-siècle, les ravages de la famine au Bengale à la suite du pillage du pays par les Britanniques et les baisses non moins massives dans la reproduction des populations après leur incorporation dans le procès d’accumulation du capital, témoignent partout de la surexploitation, caractéristique des rapports de production au sein de ces formations sociales lors du procès d’accumulation à son étape préindustrielle (3).


Sur un plan quantitatif, quelques travaux se sont attachés à évaluer cette « contribution » du continent nouvellement colonisé à la réunion des conditions de possibilité de la révolution industrielle en Europe. Étudiant l’histoire des prix dans l’Espagne médiévale, – l’historien et économiste états-unien Earl J. Hamilton souligne par exemple qu’entre 1503 et 1660 se sont 185 000 kg d’or et 16 millions de kg d’argent qui arrivent dans la seule ville de Séville (4). « Comme le feraient les singes, ils soulèvent l’or, ils s’assoient avec des gestes qui manifestent leur jubilation […]. Tout leur corps se dilate à cette idée. Ils montrent à cet égard un appétit furieux. Ils convoitent l’or comme des porcs affamés (5) », témoigne un indigène nahuatl cité dans l’ouvrage désormais classique d’Eduardo Galeano, Les Veines ouvertes de l’Amérique latine. Ces ressources irriguèrent l’ensemble des fortunes bancaires européennes par un processus que Galeano restitue comme suit :


Les métaux arrachés aux nouveaux territoires coloniaux stimulèrent le développement économique européen et même, peut-on dire, le rendirent possible. […] Les Espagnols possédaient la vache, mais d’autres buvaient son lait. Les créanciers du royaume, en majorité étrangers, vidaient systématiquement les coffres de la Casa de Contratación de Séville, destinée à garder enfermé à double tour et sous double surveillance le trésor provenant d’Amérique. La Couronne était hypothéquée. Elle cédait à titre d’avance presque toutes les cargaisons d’argent aux banquiers allemands, génois, flamands et espagnols (6).


Les massacres de la conquête, la mise en esclavage et les épidémies (rougeole, variole, grippe, maladies vénériennes, etc.) amenées par les Européens conduisent à un véritable génocide (7). Très vite le besoin de main-d’œuvre débouche sur le crime contre l’humanité qu’est la traite négrière. L’apport de cette dernière à l’« accumulation primitive » a admirablement été restitué par Eric Williams dans son livre Capitalisme et esclavage (8). Il y décrit le rôle de la traite des Noirs dans le financement de la révolution industrielle par son effet multiplicateur dans la constitution du capital bancaire et industriel. Il illustre et estime quantitativement ce que Marx avait déjà résumé de la façon suivante :


La découverte des contrées aurifères et argentifères de l’Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l’Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d’accumulation primitive qui signalent l’ère capitaliste à son aurore (9).